À Villers-Cotterêts, dans le château où fut signée en 1539 l'ordonnance qui imposa le français comme langue officielle du royaume, la Cité internationale de la langue française invite Ben Vautier (1935–2024) pour un dialogue inattendu : celui d'un artiste qui a fait du mot la matière même de son œuvre, avec un lieu emblématique de l'histoire du langage et de sa transmission.
Figure majeure de l'art contemporain et compagnon historique du mouvement Fluxus, Ben opère dès 1953 un choix radical : remplacer l'image par l'écriture. « Je fais des écritures depuis 1958 », rappelle-t-il sur l'une de ses toiles. Le geste paraît modeste — quelques mots tracés à l'acrylique blanche sur fond noir — il est en réalité fondateur. Là où la peinture représente le monde, le mot, lui, l'affirme et le déclare. Pendant plus de soixante ans, l'écriture restera au cœur de son travail — sur toiles, miroirs, façades, banderoles, cartes postales — sans empêcher pour autant une œuvre foisonnante en performances, sculptures, livres, éditions et actions.
Pour Ben, le mot est d'abord un acte. Écrire sur un mur, Tracer la ligne d'horizon font de l'écriture un geste qui prend possession du monde. Et lorsqu'il pose un simple panneau sur un thermomètre, une chaise au pied coupé ou un tas de galets, ces objets quotidiens deviennent La température, Le manque, Le tas. Nommer suffit à transformer une chose en œuvre — un héritage de Marcel Duchamp et du ready-made, mais où le mot, à lui seul, opère le déplacement.
Le mot devient ensuite peinture. Sur ses toiles reconnaissables au premier coup d'œil, l'écriture prend corps : la phrase se fait masse, rythme, couleur. Mots ou peinture ?, interroge Ben — comme s'il fallait choisir. Mais ses peintures-mots, justement, n'ont pas à choisir : on les lit comme on regarde, on les regarde comme on lit. Volontairement dépouillées, elles ne sont jamais décoratives ; ce sont des véhicules d'idées.
Le mot, chez Ben, est aussi un territoire. Sa rencontre avec le théoricien François Fontan, en 1962, le convertit à une vision plurielle du monde. Pour Ben, chaque langue est une manière de voir le monde, et perdre une langue, c'est perdre un monde. Il défendra toute sa vie les langues régionales et minoritaires — occitan, corse, basque, breton. Le grand panneau Il n'y a pas de centre du monde (1995), couvert de phrases et de figurines venues de toutes les cultures, en est le manifeste. À la Cité internationale de la langue française, ce propos prend une résonance singulière.
Le mot est enfin un doute. Là où d'autres dissimulent leur ego, Ben le met frontalement en scène — L'art n'existe pas, tout est ego — pour mieux l'interroger. Et en regard, comme en miroir : Il faut se méfier des mots. L'écriture peut nommer, affirmer, construire ; elle peut aussi tromper, masquer. Encadrés par les néons RIEN et TOUT, ses mots deviennent fissures, provocations — jamais imposés, toujours retournés.
Fidèle à l'esprit Fluxus — ce mouvement des années 1960 qui voulait fondre l'art dans le quotidien —, Ben n'enferme jamais son œuvre dans le musée. Le visiteur en devient l'acteur : il poste une carte dans la boîte aux lettres jaune du Mail Art ; il traverse la porte Je signe la vie, écho d'un geste de 1962 où Ben avait planté un cadre sur la Promenade des Anglais — tout passant qui le franchissait devenait, le temps d'un pas, une œuvre signée par l'artiste.
Dans le jardin du château, ART (1999), sculpture monumentale en acier corten, dialogue avec la pierre Renaissance. Dans la chapelle, une statue d'Atlas — le titan que Zeus condamna à porter la voûte céleste — plie sous le poids du monde. Ben la recouvre de ses mots et la rebaptise L'humanité trop lourde à porter : c'est désormais le fardeau du sens et des questions sans réponse que la sculpture semble soutenir.
Disparu en juin 2024, Ben laisse une œuvre traversée d'une seule conviction : les mots ne servent pas seulement à communiquer ; ils provoquent, interrogent, dérangent, libèrent. Ils sont la vie même.