Texte d'introduction · Ben Vautier
Texte d'introduction

Les mots,
c'est la vie

≈ 1 600 signes · Texte mural entrée

À Villers-Cotterêts, dans le château où fut signée en 1539 l'ordonnance qui imposa le français comme langue officielle du royaume, la Cité internationale de la langue française invite Ben Vautier (1935–2024) — artiste franco-suisse de Nice, plus connu sous le seul nom de Ben.

Depuis la fin des années 1950, Ben dit lui-même : « Je signe tout. » Par ses tableaux comme par ses actions, il commente le monde comme un tout et fait du mot la matière même de son œuvre. Quelques mots tracés à l'acrylique blanche sur fond noir, et chacune de ses phrases soulève des questions capitales sur la vérité dans l'art, le rôle de l'artiste, le rapport entre l'art et la vie. Héritier de Marcel Duchamp et de son ready-made, il pousse l'idée jusqu'au bout : une œuvre d'art se reconnaît non à sa forme, mais à sa signature.

L'un des premiers artistes à faire descendre l'art dans la rue avec ses Actions de rue (à partir de 1959), il devient un des protagonistes majeurs du mouvement Fluxus. À Nice, Le Magasin — sa boutique-laboratoire ouverte en 1958 — accueille Maciunas, Filliou, Yoko Ono, Beuys ; il fonde au même moment l'École de Nice avec Arman, Yves Klein et Martial Raysse.

Pendant plus de soixante ans, l'écriture restera au cœur de son travail, sans empêcher une œuvre foisonnante : performances, sculptures, livres, éditions, actions, films, poésie. Esprit critique qui n'épargne ni les autres ni son propre ego, Ben laisse, à sa mort en juin 2024, une conviction tenace : les mots ne servent pas seulement à communiquer ; ils provoquent, interrogent, dérangent, libèrent. Ils sont la vie même.

≈ 4 100 signes · Version développée

À Villers-Cotterêts, dans le château où fut signée en 1539 l'ordonnance qui imposa le français comme langue officielle du royaume, la Cité internationale de la langue française invite Ben Vautier (1935–2024) pour un dialogue inattendu : celui d'un artiste qui a fait du mot la matière même de son œuvre, avec un lieu emblématique de l'histoire du langage et de sa transmission.

Figure majeure de l'art contemporain et compagnon historique du mouvement Fluxus, Ben opère dès 1953 un choix radical : remplacer l'image par l'écriture. « Je fais des écritures depuis 1958 », rappelle-t-il sur l'une de ses toiles. Le geste paraît modeste — quelques mots tracés à l'acrylique blanche sur fond noir — il est en réalité fondateur. Là où la peinture représente le monde, le mot, lui, l'affirme et le déclare. Pendant plus de soixante ans, l'écriture restera au cœur de son travail — sur toiles, miroirs, façades, banderoles, cartes postales — sans empêcher pour autant une œuvre foisonnante en performances, sculptures, livres, éditions et actions.

Pour Ben, le mot est d'abord un acte. Écrire sur un mur, Tracer la ligne d'horizon font de l'écriture un geste qui prend possession du monde. Et lorsqu'il pose un simple panneau sur un thermomètre, une chaise au pied coupé ou un tas de galets, ces objets quotidiens deviennent La température, Le manque, Le tas. Nommer suffit à transformer une chose en œuvre — un héritage de Marcel Duchamp et du ready-made, mais où le mot, à lui seul, opère le déplacement.

Le mot devient ensuite peinture. Sur ses toiles reconnaissables au premier coup d'œil, l'écriture prend corps : la phrase se fait masse, rythme, couleur. Mots ou peinture ?, interroge Ben — comme s'il fallait choisir. Mais ses peintures-mots, justement, n'ont pas à choisir : on les lit comme on regarde, on les regarde comme on lit. Volontairement dépouillées, elles ne sont jamais décoratives ; ce sont des véhicules d'idées.

Le mot, chez Ben, est aussi un territoire. Sa rencontre avec le théoricien François Fontan, en 1962, le convertit à une vision plurielle du monde. Pour Ben, chaque langue est une manière de voir le monde, et perdre une langue, c'est perdre un monde. Il défendra toute sa vie les langues régionales et minoritaires — occitan, corse, basque, breton. Le grand panneau Il n'y a pas de centre du monde (1995), couvert de phrases et de figurines venues de toutes les cultures, en est le manifeste. À la Cité internationale de la langue française, ce propos prend une résonance singulière.

Le mot est enfin un doute. Là où d'autres dissimulent leur ego, Ben le met frontalement en scène — L'art n'existe pas, tout est ego — pour mieux l'interroger. Et en regard, comme en miroir : Il faut se méfier des mots. L'écriture peut nommer, affirmer, construire ; elle peut aussi tromper, masquer. Encadrés par les néons RIEN et TOUT, ses mots deviennent fissures, provocations — jamais imposés, toujours retournés.

Fidèle à l'esprit Fluxus — ce mouvement des années 1960 qui voulait fondre l'art dans le quotidien —, Ben n'enferme jamais son œuvre dans le musée. Le visiteur en devient l'acteur : il poste une carte dans la boîte aux lettres jaune du Mail Art ; il traverse la porte Je signe la vie, écho d'un geste de 1962 où Ben avait planté un cadre sur la Promenade des Anglais — tout passant qui le franchissait devenait, le temps d'un pas, une œuvre signée par l'artiste.

Dans le jardin du château, ART (1999), sculpture monumentale en acier corten, dialogue avec la pierre Renaissance. Dans la chapelle, une statue d'Atlas — le titan que Zeus condamna à porter la voûte céleste — plie sous le poids du monde. Ben la recouvre de ses mots et la rebaptise L'humanité trop lourde à porter : c'est désormais le fardeau du sens et des questions sans réponse que la sculpture semble soutenir.

Disparu en juin 2024, Ben laisse une œuvre traversée d'une seule conviction : les mots ne servent pas seulement à communiquer ; ils provoquent, interrogent, dérangent, libèrent. Ils sont la vie même.

Ben Vautier — repères biographiques 1935–2024 · Nice

Ben Vautier (1935–2024) est un artiste qui refuse d'être catégorisé. Provocateur, innovateur, prophète : son travail entre rarement dans les cases. Ce que beaucoup ont longtemps pris pour des improvisations désinvoltes apparaît aujourd'hui comme une œuvre conceptuelle profonde et précoce, formulée bien avant que le monde de l'art ne consacre le mouvement. Ses Gestes, commencés à la fin des années 1950, ont rejoint le panthéon de la performance ; ses Écritures comptent parmi les œuvres les plus radicales de leur temps ; ses travaux sur les attitudes et les conditions sociales révèlent un humanisme profond. Ben n'est pas l'artiste cliché enfermé dans son atelier : c'est un artiste de la rue.

Né à Naples en 1935 d'un père suisse et d'une mère franco-irlandaise, Benjamin Vautier passe son enfance entre l'Italie, la Turquie, l'Égypte et la Suisse, au gré des déplacements familiaux. En 1949, il s'installe à Nice — la ville qui ne le quittera plus. En 1958, il ouvre rue Tondutti-de-l'Escarène une petite boutique de disques d'occasion qu'il baptise bientôt Le Magasin. Le lieu se transforme rapidement en un agrégat baroque d'objets, de tracts, de tableaux et de slogans peints. Au fil des années 1960, il devient le point de rencontre de la scène artistique internationale et l'un des foyers européens du mouvement Fluxus, accueillant George Maciunas, Yoko Ono, Joseph Beuys ou Wolf Vostell. C'est aussi à Nice, aux côtés d'Arman, d'Yves Klein et de Martial Raysse, que Ben contribue à fonder ce que l'on appellera l'École de Nice. Acquise par le Centre Pompidou en 1991 puis remontée à l'identique, Le Magasin est aujourd'hui tenue pour l'une des œuvres majeures de l'art européen d'après-guerre.

C'est aussi à Nice qu'il rencontre, en 1963, Annie Baricalla — artiste à part entière. Cofondatrice du collectif Théâtre Total, elle signe ses propres pièces : Fleurs (1967), pots de fleurs qu'elle arrose chaque soir ; Pour Knizak (1968), où chacun dresse une table devant chez lui pour inviter les passants. Pendant six décennies, Ben et Annie formeront un tandem indissociable : l'un des couples les plus marquants de l'art français d'après-guerre.

C'est à cette époque que Ben formule un programme d'une simplicité radicale : « Je signe tout. » À partir du ready-made de Marcel Duchamp, il pousse jusqu'à son extrême l'idée qu'une œuvre d'art se reconnaît non à sa forme, mais à sa signature. Il signe des trous, l'eau sale, l'horizon, la mort, Dieu, le mensonge, la vérité. En parallèle naissent ses Écritures : phrases tracées à l'acrylique blanche sur fond noir, où le mot tient lieu d'image. « Pourquoi pas », « liberté », « il faut se méfier des mots ». Le critique Jon Hendricks les nommera plus tard les peintures-mots. Aphorismes, déclarations, slogans, contradictions : Ben fait du langage un outil critique et poétique, qui interroge l'art, la signature, l'ego, la vérité, et le rôle de l'artiste dans la société.

Sa rencontre avec le théoricien François Fontan, à la fin des années 1950, marque un tournant décisif : Ben découvre que peuples, langues et cultures sont indissociables. Il défendra dès lors les langues régionales et minoritaires — occitan, basque, corse, breton — et théorisera ce qu'il appelle une « décentralisation des idées et des langues ». L'œuvre Il n'y a pas de centre du monde (1995) en est le manifeste.

Les années 1970 marquent son entrée dans la grande scène artistique internationale. En 1972, Harald Szeemann l'invite à la Documenta 5 de Kassel — l'un des événements fondateurs de l'art contemporain mondial — où il présente ses Écritures et ses Gestes. Les décennies suivantes le voient enchaîner expositions personnelles et collectives en France comme à l'étranger. En 2010, le Musée d'art contemporain de Lyon lui consacre la grande rétrospective Strip-tease intégral.

Parallèlement à sa pratique plastique, Ben aura mené pendant six décennies une intense activité d'écrivain et de polémiste : centaines de livres et de catalogues, Newsletters mensuelles, journaux d'artiste, correspondance abondante avec Maciunas ou Filliou, publications quotidiennes en ligne. Performeur, fédérateur, inventeur d'un nouveau langage et penseur de l'art, il aura été l'un des artistes les plus prolifiques et les plus influents de sa génération en France.

Il s'éteint en 2024 à Nice, laissant une conviction tenace : tout, dans le monde, peut être art — il suffit d'oser le signer.